L’intelligence artificielle s’impose dans les organisations à grande vitesse. Automatisation, productivité, nouveaux outils génératifs : les promesses sont nombreuses, parfois vertigineuses. Pourtant, un facteur reste trop souvent sous-estimé dans les projets IA : les femmes et les hommes qui doivent s’en emparer, les comprendre et les faire vivre au quotidien.
Lors de la table ronde « People : au cœur de la transformation IA ? » organisée par Humanskills, Sophie Cassam Chenaï et Aymeric Vincent ont partagé un retour d’expérience éclairant à partir du cas du Groupe Les Échos-Le Parisien.
Leur message est limpide : la transformation IA ne se joue pas d’abord dans la technologie, mais dans la culture, la formation et le leadership. Une démonstration concrète qu’une IA bien intégrée est avant tout une IA humaine.
L’IA comme copilote, jamais comme remplaçant
Dès ses premières expérimentations dans les rédactions et les équipes digitales, l’IA n’a jamais été perçue comme une menace au sein du groupe Les Échos-Le Parisien. La posture est assumée : l’IA n’est pas un pilote automatique, mais un copilote.
Dans les rédactions, par exemple, les outils génératifs sont utilisés pour proposer des titres, des chapeaux ou des angles d’articles. Rarement retenues telles quelles, ces suggestions jouent pourtant un rôle clé : elles provoquent un rebond créatif, déclenchent une autre formulation, ouvrent un nouvel angle éditorial.
« L’IA ne trouve pas le titre parfait, mais elle fait rebondir sur une autre idée. » – Sophie Cassam Chenaï, Directrice de la transformation digitale pour Les Échos-Le Parisien.
Cette logique d’augmentation plutôt que de substitution est centrale. L’outil ne remplace pas l’expertise journalistique ou éditoriale ; il la stimule. Encore faut-il que les équipes osent l’utiliser. Et pour cela, il faut dépasser les peurs.
« On a peur de l’IA quand on ne la connaît pas. » – Aymeric Vincent, Directeur de la transformation et de l’innovation RH pour Les Échos-Le Parisien.
Une fois le cap de la découverte franchi, l’appropriation est rapide. L’IA ne fait pas disparaître la compétence : elle en révèle le potentiel, à condition d’être utilisée consciemment et collectivement.
Acculturer largement pour installer une confiance durable d’un groupe média
Au sein du groupe Les Échos-Le Parisien, la transformation IA n’a pas commencé par le choix d’un outil, mais par une prise de position claire. Dès 2022, bien avant la généralisation de ChatGPT, une charte interne fixe une ligne rouge explicite : aucun article ne sera rédigé uniquement par une IA.
Un signal fort, adressé à la fois aux journalistes et aux lecteurs : oui à l’IA, mais dans un cadre assumé, maîtrisé et transparent.
Dans cette continuité, le programme « IA & moi » est lancé pour accompagner l’ensemble des collaborateurs, tous métiers confondus. Conférences, ateliers pratiques, expérimentations créatives — jusqu’à des haïkus générés par IA pour apprendre à prompt-er avec finesse — tout est pensé pour démystifier sans banaliser.
Le ton est volontairement accessible, sans injonction ni culpabilisation. L’objectif n’est pas de forcer l’usage, mais de le rendre légitime. Un symbole fort illustre cette approche : le raccourci vers l’outil IA est placé juste sous celui des congés payés.
« Il n’y a pas de honte à l’utiliser. » – Aymeric Vincent, Directeur de la transformation et de l’innovation RH pour Les Échos-Le Parisien.
L’acculturation passe autant par les discours que par ces signaux du quotidien, qui autorisent l’expérimentation et installent une relation apaisée à la technologie.
Les compétences humaines comme véritable avantage compétitif
À mesure que l’IA progresse, une réalité s’impose : ce sont les compétences humaines qui prennent le plus de valeur. Dans les équipes digitales du Parisien, il ne s’agit pas de faire mieux que l’IA, mais de travailler avec elle.
Pour Sophie Cassam Chenaï, trois postures deviennent centrales : la curiosité, le discernement et l’esprit critique. Savoir rédiger un prompt n’est qu’un point de départ. La vraie valeur réside dans la capacité à relire, challenger, ajuster et décider.
« Il faut être clairvoyant pour relire, challenger, ajuster. » – Sophie Cassam Chenaï, Directrice de la transformation digitale pour Les Échos-Le Parisien.
Le collaborateur devient alors un chef d’orchestre, capable d’articuler les propositions algorithmiques avec son intuition métier, son sens du contexte et sa compréhension des publics. L’IA ne ressent pas la nuance d’un ton, ne perçoit pas l’impact émotionnel d’un mot, ne saisit pas les subtilités d’un timing éditorial. L’humain, si.
« L’IA repositionne l’homme dans son être fondamental : le questionnement. » – Sophie Cassam Chenaï, Directrice de la transformation digitale pour Les Échos-Le Parisien.
Dans un monde saturé de réponses automatiques, la capacité à poser les bonnes questions devient un marqueur clé de valeur.
Leadership et alliance RH / Digital : les vrais leviers de passage à l’échelle
Aucune transformation IA durable ne se fait sans pilotage clair. Et surtout, sans collaboration transverse. Chez Les Échos-Le Parisien, l’alliance étroite entre les équipes RH et les équipes digitales a joué un rôle décisif.
Les RH posent le cadre, sécurisent les parcours, accompagnent les compétences. Les équipes digitales expérimentent, testent, outillent. Ensemble, elles diffusent. Cette dynamique se traduit par des formations co-construites avec les métiers, des parcours différenciés selon les fonctions, des e-learnings, mais aussi par la mise en place de journalistes référents — de véritables pilotes IA dans chaque rédaction.
Ces ambassadeurs connaissent leur métier, parlent le langage des équipes et participent directement à la conception des contenus de formation. L’IA n’est pas imposée d’en haut : elle est construite avec le terrain.
Cette approche s’appuie également sur un environnement sécurisé : outils propriétaires, données protégées, respect strict du RGPD. L’éthique n’est pas un ajout a posteriori, mais un socle.
Le rôle du leadership devient alors évident : créer les conditions de la confiance, de l’apprentissage et de l’expérimentation. Sans engagement visible des dirigeants, l’IA reste un outil parmi d’autres. Avec eux, elle devient un levier culturel.
« On forme avec les journalistes, pas à leur place. » – – Aymeric Vincent, Directeur de la transformation et de l’innovation RH pour Les Échos-Le Parisien.
Réconcilier IA et culture d’entreprise
Ce retour d’expérience le montre clairement : la transformation IA ne se joue ni uniquement dans les roadmaps technologiques, ni dans les data centers. Elle se construit dans les équipes, les rédactions, les comités de direction, là où se prennent les décisions du quotidien.
Ce qui fait la différence, ce n’est pas la technologie choisie, mais la manière dont elle est comprise, encadrée et adoptée. Formation, acculturation, éthique, écoute des équipes : autant de leviers qui permettent à l’IA de devenir un outil d’inspiration, de stimulation et d’efficacité.
Placée au cœur de la culture d’entreprise, l’IA cesse d’être anxiogène. Elle devient une opportunité de redonner toute sa place à l’apprentissage continu, à l’autonomie et à l’intelligence collective. C’est à cette condition que les usages deviennent durables, responsables — et réellement utiles.